De la soie de Van Phuc à la céramique de Bat Trang, de la marqueterie de Chuyen My à la laque de Son Dong, quatre villages emblématiques de la capitale vietnamienne ont rejoint le Réseau mondial des villes artisanales (World Crafts Cities Network – WCC). Une reconnaissance internationale qui salue des savoir-faire séculaires, tout en soulignant leur capacité à se réinventer au contact de la création contemporaine.
De la soie de Van Phuc à la céramique de Bat Trang, de la marqueterie de Chuyen My à la laque de Son Dong, quatre villages emblématiques de la capitale vietnamienne ont rejoint le Réseau mondial des villes artisanales (World Crafts Cities Network – WCC). Une reconnaissance internationale qui salue des savoir-faire séculaires, tout en soulignant leur capacité à se réinventer au contact de la création contemporaine.
Quatre villages, une même âme
Hanoï compte environ 1 350 villages de métiers, dont 337 officiellement reconnus. Quatre d’entre eux viennent de franchir une étape importante : Bat Trang et Van Phuc ont obtenu cette distinction en 2024, suivis de Chuyen My et Son Dong en 2026. Quatre lieux, quatre matériaux – l’argile, la soie, la nacre et la laque –, mais une même ambition : préserver les gestes ancestraux tout en les adaptant aux exigences du monde contemporain. Utilitaires autant qu’identitaires, ces créations incarnent l’âme de Thang Long, l’ancien nom de Hanoï, et témoignent d’un patrimoine vivant qui continue de façonner la culture de la capitale.
Le 8 mai 2026 au soir, à la Citadelle impériale de Thăng Long, le Comité populaire de Hanoï a organisé une cérémonie célébrant l’inscription des villages de Chuyen My et de Son Dong au Réseau des villes artisanales de l’UNESCO. Photo : Viêt Cuong/VI
Des artisans du village de Son Dong aux côtés d’invités internationaux, lors de la cérémonie célébrant l’inscription de Chuyen My et de Son Dong au Réseau des villes artisanales de l’UNESCO. Photo : Viêt Cuong/VI
À Van Phuc, tout commence par un fil. Depuis plus de mille ans, le village perpétue un art de la soie réputé dans tout le Vietnam. Sa renommée tient notamment à une prouesse technique apparue à la fin du XVIIe siècle : le tissage de motifs floraux en relief. « Notre soie est 100 % naturelle et tissée à l’état humide. Aucune machine industrielle ne peut remplacer entièrement la main de l’artisan », explique Nguyen Xuan Khiem, qui exerce ce métier depuis quarante ans. Ici, les fils sont encore teints avant le tissage, selon un procédé traditionnel qui confère à la soie de Van Phuc ses couleurs profondes et ses motifs en relief caractéristiques. Une signature qui fait sa renommée bien au-delà des frontières vietnamiennes.
À Bat Trang, l’argile prend vie sous les mains du potier. Depuis plus de sept siècles, le village perpétue l’art de la céramique, du modelage à la sculpture des motifs, en passant par la maîtrise des émaux. « C’est le souci du détail qui fait tout le charme de Bat Trang », souligne Mme Thu Huong, directrice de la société de développement touristique du village. Cette exigence se transmet de génération en génération, portée par des maîtres artisans tels que Nguyen Danh Tu et Nguyen Van Hung, qui façonnent chaque pièce avec une précision remarquable.
La vice-présidente de l’Assemblée nationale, Nguyên Thi Thanh, et des délégués découvrent l’espace d’exposition des soieries du village de Van Phuc. Photo : Van Diep/VNA
Démonstration de savoir-faire lors de la cérémonie célébrant l’inscription du village de céramique de Bat Trang et du village de soie de Van Phuc au Réseau des villes artisanales de l’UNESCO. Photo : Van Diep/VNA
À Chuyen My, l’art naît d’un éclat de coquillage. Les artisans trient, découpent et assemblent de minuscules fragments de coquilles et d’escargots pour orner sentences parallèles, coffrets à thé, meubles en bois précieux et tableaux de laque incrustée. Plus de 1 000 familles vivent de cet artisanat d’une extrême finesse. « Ce métier allie technique raffinée, durabilité et identité culturelle. C’est ce qui lui a permis de traverser les générations », confie Pham Van Khoi, marqueteur depuis quarante ans. À ses yeux, chaque objet dépasse sa simple fonction : « Il porte en lui une esthétique, une culture, une philosophie de la vie vietnamienne. »
À Son Dong, le savoir-faire se mesure aussi à l’aune des monuments qu’il a contribué à orner : le Temple de la Littérature Van Mieu, le temple Ngoc Son, la pagode au Pilier unique ou encore la pagode Tran Quoc. La laque traditionnelle du village est réputée pour sa longévité, la tenue de ses couleurs et son brillant profond. Aujourd’hui, près de 700 foyers et de nombreuses entreprises perpétuent cet art, qui génère des milliers d’emplois et alimente les exportations vers de nombreux pays.
Des experts du Réseau mondial des villes artisanales (World Crafts Cities Network – WCC) visitent le temple ancestral du village millénaire de Chuyên My. Photo : Viêt Cuong/VI
À Chuyen My, village réputé pour la marqueterie de nacre et la laque, les artisans perpétuent une tradition séculaire en créant des pièces qui allient raffinement esthétique et identité culturelle vietnamienne. Photo : Khanh Long/VI
Au-delà de la maîtrise technique, c’est tout un patrimoine historique, culturel et social que le Conseil mondial de l’artisanat est venu évaluer sur le terrain. « Nous avons mené des enquêtes, rencontré les communautés locales et observé directement les artisans et maîtres artisans à l’œuvre », précise le Dr Darlie Oommen Koshy, vice-président du WCC. À l’issue de cette évaluation, les quatre villages ont été distingués pour leur valeur historique, culturelle, économique et sociale « exceptionnelle ». Pour lui, « le Vietnam joue un rôle majeur dans la préservation et la promotion de l’artisanat traditionnel ». Avec ces quatre distinctions, Hanoï renforce ainsi la visibilité internationale de ses métiers d’art et de ceux qui les font vivre.
Quand l’artisanat investit de nouveaux espaces créatifs
Intégrer le Réseau mondial des villes artisanales ne signifie pas placer les savoir-faire sous cloche. À Hanoï, cette reconnaissance internationale agit au contraire comme un accélérateur de transformation : les artisans innovent, investissent le numérique et réinventent les modes de transmission pour faire dialoguer tradition et modernité.
À Son Dong, des artisans façonnent avec minutie des pièces de sculpture. Photo : Khanh Long/VI
Fort d’une histoire millénaire, le village de laque et de sculpture de Son Dong est réputé comme l’un des hauts lieux de la sculpture et de la laque traditionnelles au Vietnam. Il perpétue le patrimoine culturel et les savoir-faire des artisans de la capitale. Photo : Trinh Bo/VI
En 2007, le Livre des records du Vietnam a reconnu Son Dong comme le plus grand village du pays spécialisé dans la sculpture de statues bouddhiques et d’objets religieux. Le village compte aujourd’hui près de 700 foyers et une dizaine d’entreprises artisanales, qui génèrent des milliers d’emplois. Photo : Trinh Bo/VI
À Van Phuc, l’avenir de la soie se joue aussi en famille. Le Thi Kim Thu, membre du conseil d’administration de l’Association des tisserands, en est convaincue : « Un village ne survit que s’il produit encore, et il ne produit encore que si les jeunes reprennent le métier. » Sa fille, Dang Thi Xuan Quynh, incarne cette relève. Avec sa marque Phong Thu Silk, elle associe gestes ancestraux et design contemporain en imaginant de nouveaux motifs, de nouvelles coupes et de nouvelles gammes. Les formes évoluent au gré du marché, mais la matière reste fidèle à la tradition : une soie 100 % naturelle, tissée dans les règles de l’art.
Dans le village de Boi Khe, au sein de la commune de Chuyen My, spécialisée dans la marqueterie de nacre, Dinh Ngoc Anh exporte ses créations vers les États-Unis depuis 2010. Mais un autre tournant s’est amorcé plus récemment : la vente en direct sur Facebook et TikTok. Soutenues par la commune, ces séances de diffusion en direct permettent aux internautes de suivre le travail des artisans, qui incrustent la nacre sous leurs yeux. Une manière de toucher une clientèle bien plus large que le cercle des connaisseurs. « C’est une fierté d’appartenir au réseau mondial des villes artisanales. Cela nous pousse à montrer et à vendre autrement », explique Nguyen Thi Thuy Huong, vice-présidente du comité populaire de Chuyen My. Désormais, la commune organise régulièrement ses propres directs. Les élus eux-mêmes y présentent plateaux de laque, coffrets à thé et tableaux incrustés, tout en encourageant la consommation de produits locaux. À la fois rendez-vous commercial et outil de médiation culturelle, ces émissions transforment l’atelier en scène ouverte, où le geste artisanal devient un spectacle à part entière.
Des artisans de Son Dong présentent leur savoir-faire en matière de laque et de sculpture lors de la cérémonie célébrant l’intégration de deux villages au Réseau mondial des villes artisanales. Photo : Viêt Cuong/VI
Exposition de créations artisanales du village de Son Dong à l’occasion de son intégration au Réseau des villes artisanales de l’UNESCO. Photo : Viêt Cuong/VI
À Bat Trang, l’innovation passe aussi par les lieux. Au Centre de la quintessence des villages de métiers vietnamiens, le visiteur ne se contente pas d’acheter une céramique : il assiste à sa naissance, plonge les mains dans la terre et s’essaie au tour du potier. Point d’orgue de la visite, un four traditionnel vieux de près d’un siècle a été reconverti en espace muséal. En y pénétrant, on découvre concrètement les étapes de la cuisson et de l’émaillage, ainsi que le rôle du feu et du temps dans la fabrication des pièces. Toute une histoire se donne à voir, au-delà de ce qu’un simple cartel pourrait raconter.
Le patrimoine devient ainsi une expérience à vivre, tandis que l’atelier se transforme en destination touristique à part entière. « Soutenir les villages de métiers, ce n’est pas seulement maintenir une production, c’est aider les artisans à créer de la valeur », résume Ha Thi Vinh, présidente de l’Association de l’artisanat et des villages traditionnels de Hanoï.
Un représentant d’un four traditionnel centenaire de Bat Trang présente aux visiteurs les étapes de fabrication de la céramique selon les méthodes ancestrales. Photo : Khanh Long/VI
Pour Nguyen Xuan Luu, vice-président du comité populaire de Hanoï, l’artisanat n’est plus seulement un héritage à préserver, mais aussi « un levier pour bâtir une industrie culturelle moderne, créative et durable ». Concrètement, cette ambition passe par l’accompagnement à la transition numérique, la formation des jeunes artisans, la construction de marques fortes et la conquête des marchés internationaux.
Depuis la périphérie de la capitale, une étoffe de soie, un bol en céramique, un panneau de nacre ou une statue laquée racontent ainsi bien plus qu’un savoir-faire : ils portent une histoire vietnamienne qui rayonne au-delà des frontières.
Des touristes étrangers découvrent les différentes étapes de la production de la soie dans le village de Van Phuc. Photo : Thanh Giang/VI
Si Bat Trang, Van Phuc, Chuyen My et Son Dong figurent désormais sur la carte mondiale de l’artisanat, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont su préserver leurs traditions, mais aussi parce qu’ils ont réussi à les faire vivre au présent : perpétuer le geste, oser de nouveaux regards et faire connaître le Vietnam au monde à travers des créations contemporaines./.
Texte: Ngân Hà - Photos: Long Nguyên, Trinh Bô, Viêt Cuong, Trân Thanh Giang, Khanh Long/VI